Lorsque je vois le jour en décembre 1942 à l’hôpital Lariboisière, en plein conflit mondial, ma mère multiplie les démarches pour me donner un père officiel : la procédure de divorce entamée depuis deux ans ne l’a pas légalement libérée de son mari et mon père biologique refuse de me reconnaître. Que faire ? Me donner son propre nom ? L’affaire est portée en justice. Mais l’avocat chargé de l’instruction, celui auquel elle avait confié son livret de famille, est déporté à Auschwitz. Il n’en reviendra jamais. Sous la menace des bombardements, dans le tourbillon d’une période troublée, je ne pourrai bénéficier d’aucune reconnaissance paternelle.
Un an plus tard, la sœur de ma mère devient ma tutrice et m’emmène à la campagne pour me mettre à l’abri. À cette époque, les parisiens fuient la capitale. Les trains sont alors bondés. Ma pauvre tante Aimée devra me porter tout au long du voyage. À Vermenoux, hameau rattaché à Château-Chinon, ma famille d’accueil me reçoit avec joie. À cette époque, la région garde encore en mémoire la tradition des mères nourricières, véritable économie locale au XIXème siècle. De jeunes femmes, issues de milieux d’une grande pauvreté, délaissaient le bébé qu’elles venaient de mettre au monde pour donner leur lait aux enfants de la bourgeoisie ou de l’Assistance Publique. Certaines partaient pour la capitale, d’autres restaient chez elles, prenant soin d’un ou plusieurs bébés contre rétribution.
Je ne garde que peu de souvenirs de cette période. Paris et ma famille me semblent si lointains… En ce temps-là, mes « parents », Pierre et Justine, me témoignent une affection hors du commun. La maman de Justine, Marie, vit sous leur toit. Elle a justement été nourrice à Paris lorsqu’elle était jeune.