Aujourd’hui, tante Yvonne m’a mis un ruban noir dans les cheveux. Elle m’a enfilé la robe du dimanche, celle avec des grandes fleurs tristes et des petits boutons gris. D’habitude, Mémé Lilie me la met quand je dois rencontrer des gens importants.
Il y a beaucoup de monde dans la salle à manger, des dames avec leurs maris que je ne connais pas. Tout le monde pleure. Mes tantes s’agitent, parlent tout bas avec ma mère. Que se passe-t-il ?
Nous, les enfants, devons rester dans nos chambres à jouer ensemble. Je n’ai pas envie de jouer. Ma cousine Marylène m’a prêté sa poupée Claire. Elle a les cheveux marron comme du caramel et une jolie robe à fleurs jaunes. Ses mains sont toute petites, j’aime bien lui toucher les doigts. Je l’allonge sur mon lit pour qu’elle ferme les yeux. Il lui manque une chaussure. Pour une fois, je n’avais pas envie de la lui voler.
J’ai un peu peur, un peu mal au ventre mais je ne sais pas pourquoi. Tout ce bruit, ces gens qui mangent et qui boivent. Pourquoi sont-ils venus ? Je me faufile discrètement sur le balcon pour écouter les conversations des grandes personnes. « Au moins, elle n’a pas souffert… » « Rupture d’anévrisme » « Erreur de diagnostic » « Tu t’es occupé de payer les Pompes Funèbres ? » « Assistance Publique » « Vous avez vu la couronne qu’ont achetée les Delmas ? Il y en avait pour de l’argent ! » « Reprenez un peu de poulet, sinon, il va se perdre ! »
De qui parlent-ils ? De quoi ? Où est Mémé Lilie ?
C’est elle, d’habitude, qui sert tout le monde et s’occupe de nous. Ma grande cousine Patricia vient me rejoindre et s’accroupit tout près de moi. Nous sommes cachées derrière les géraniums. Je n’aime pas leur odeur piquante. Mémé Lilie dit toujours : « Les géraniums, ça fait de jolies fleurs et ça éloigne les moustiques. » Je sens la chaleur du carrelage sous mes pieds nus. Mon cœur bat de plus en plus vite.
J’ose enfin demander :
« Qu’est-ce qui se passe ? Où est Mémé Lilie »
Sans me regarder, Patricia pointe du doigt les nuages :
« Elle est là-haut dans le ciel. »
Je ne comprends pas. Entre les bâtiments d’en face, au-dessus des cheminées noircies, j’essaie d’apercevoir Mémé Lilie.
Va-t-elle me voir ?
Peut-être y a-t-il trop de nuages ? Elle est sûrement cachée derrière ? Mais comment a-t-elle fait pour monter là-haut ?
Je viens d’avoir cinq ans, je croyais que j’étais grande, mais je ne sais pas répondre à ces questions, je me sens comme un bébé.
Finalement, comme je ne dis rien, Patricia hausse les épaules et repart jouer avec mes autres cousines. Je reste là, les genoux sous le menton, j’ai enveloppé mes jambes dans ma robe. Les yeux me brûlent à force de regarder vers le soleil.
« Mémé Lilie, viens me chercher ! »
En bas, autour du bac à sable des enfants crient, les voisins passent. Comme tous les jours. Et pourtant, quelque chose a changé. Je ne comprends pas.